Dimanche 26 novembre 2006
Patricia Philippe et ses musiciens arrivent au devant de la scène avec un premier album qui n'en finit plus de tenis ses promesses (deuxième meilleure vente derrière Davy Sicard). Du talent, du caractère, de la tradition: La Réunion va être "Choké".L'enfance de l'art
Après un radio crochet surprise à la foire de Bras-Panon, qu'elle gagne à 14 ans, Patricia se façonne un destin. On ne peut rester indifférent lorsqu'on se penche un moment sur son étonnante carrière. De la chansonnette poussée sous la douche, elle intègre rapidement la troupe folklorique Créoli pour y apprendre l'expression corporelle, le chant, la danse, la mise en scène... Puis, d'une fleur derrière l'oreille, elle passe au théâtre de Louis Jessu, avant de former un duo avec un pianiste, où elle interprétera pendant 12 ans pas moins de 3000 morceaux de variété internationale.
En la revoyant, beaucoup se souviennent des larmes d'un moment magique où, dans l'éclairage tamisé d'un hôtel, elle a matérialisé Edith Piaf devant des yeux incrédules.
Il faudra attendre 1999, lorsqu'elle intègre le groupe Ziskakan, pour la voir briller à sa juste mesure: présentée comme choriste, elle est bien plus que ça, tous le savent, et elle s'impose comme le pendant féminin du grand Gilbert Pounia lui-même.
Enfin, depuis deux ans, elle s'affiche comme ce qu'elle est réellement: une voix, une solidte, une présence, un charisme, un auteur compositeur de talent. Elle roule pour elle, sans jamais se trahir, s'attenant au besoin irrépréssible d'envoûter.
Le prix de la liberté
Avec son premier album "Choké", elle réalise enfin un rêve. Mais combien sont-ils qui, pour arriver à leurs fins, plongent et se renient? Combien acceptent, souvent au prix de leur âme, de se vendre aux majors puissantes et décharnées, et ne prennent plus eux-mêmes leurs décisions artistiques?
"Un rouler ne doit jamais s'arrêter"... Voilà un exemple des règles illégitimes qui s'abattent et écrasent injustement le pouvoir créatif de l'artiste, trops souvent précaire, qui fait le choix de la facilité...
Dans l'ultime ambition d'être toujours authentique, Patricia Philippe a préféré les arcanes sombres de l'autoproduction afin de ne jamais trahir celui pour qui elle vit corps et âme: son public.
Alors une basse électrique dans un maloya? Oui, si cet instrument retranscrit une émotion vive et précise; il ne tuera pas le genre musical: le maloya est bien plus fort que ça, c'est une culture qui s'enrichira plutôt que de mourir.
Ce choix vital s'est imposé à la guerrière d'ébène: le pain de l'artiste, du poète... La liberté d'être soi.
Du rêve à la réalité
Lorsque le mot "artiste" est prononcé, tout bascule dans un univers embrumé, habillé de rires, d'applaudissements, de gloire, de succès et de voyages. On ne conçoit que la bohème douce d'un être qui a la chance de vivre ses rêves.
Mais comme à chaque fois, la réalité est tout autre. Un artiste, c'est avant tout un intermittent du spectacle qui percute un mur de chiffres monstrueux: 43 prestations sur 319 jours (10 mois), 507 heures de travail qu'il faut pouvoir déclarer pour garder son statut, un statut d'argile...
Relevant de la prouesse, l'artiste qui se retrouverait en dessous de ce seuil perdrait tout, et devrait passer un an sans allocations pour qu'on lui accorde d'intégrer à nouveau le système.
À cela s'ajoute la concurrence déloyale de ceux, même bons, qui cumulent la fonction d'artiste à un emploi sûr et rémunéré... Acceptant de jouer pour des cachets indécents, ils barrent la route à ceux qui en vivent et ne peuvent lutter.
Mais contre vents et marées, Patricia, la lionne bénédictine, avance, entourée de musiciens prestigieux comme Dominique Tambouran (guitare), Sully Anna (basse), Philippe Baraka (batterie), pour permettre au public réunionnais d'élire et d'aimer la tête haute une musique sortie du coeur de l'île.
Entre coups bas, problèmes techniques, jalousie, rancune, elle continue, vibre et invente la musique, entre tradition et modernité, pour prouver au monde que La Réunion n'est pas juste un triste choix entre une musique identitaire ou commerciale...
Au milieu, "ver le maloya, cé pa la fin d'listoir, nou continu", Patricia Philippe lé la, é bien la!
